Une historienne des sciences, spécialiste du Moyen Âge, et une spécialiste de la renaissance  viennent de déconstruire un mythe concernant cette période de l’Histoire. Les explications de Mathilde Fontez, rédactrice en chef du magazine scientifique Epsiloon.

franceinfo : Aujourd’hui, on plonge dans le Moyen Âge. Deux historiennes viennent de déconstruire un mythe : à l’époque, on ne pensait pas que la Terre était plate ?  

Mathilde Fontez : Eh non. C’est pourtant un mythe bien installé. Et qui bruisse aujourd’hui, alors qu’un mouvement des « platistes » défend l’idée que la Terre ne serait pas ronde, mais plate. Un sondage a même montré l’année dernière que 9% des Français estiment que c’est possible.  

Alors qu’il n’y a bien sûr aucun doute…  

Pour croire que la Terre est plate au XXIe siècle, il faut faire beaucoup d’efforts : il faut rejeter les images de l’espace, toutes nos expériences de voyages, les théories physiques. Pas évident. Mais ce que montrent ces deux chercheuses, une historienne des sciences, spécialiste du Moyen Âge, et une spécialiste de la Renaissance, c’est que les preuves étaient là, au Moyen Âge.

L’idée d’une Terre ronde était en fait déjà installée. Cette période de l’Histoire n’avait rien de la parenthèse obscurantiste qu’on imagine. Et les chercheuses montrent aussi que l’Église catholique ne s’est pas opposée à cette idée, comme on l’entend souvent.

Alors, comment est né le mythe ?

Il débute bien plus tard, avec Voltaire, au XVIIIe siècle. En revenant aux textes sources, les chercheuses ont trouvé que le philosophe fait un amalgame entre les propos de Lactance, un chrétien du IIe siècle, qui est l’un des rares à avoir laissé des écrits qui affirment que la Terre est plate, mais qui était minoritaire, et Saint Augustin, qui est bien plus célèbre.

À partir de là, Voltaire affirme que tous les Pères fondateurs de l’Église partageaient l’idée que la Terre était plate. Et qu’ils ont imposé cette doctrine à toute la chrétienté. Voltaire est croyant, mais il est très critique vis-à-vis de l’Église. Et il crée ce mythe pour l’attaquer en quelque sorte. Et c’est là qu’arrive la légende de Christophe Colomb.

Que vient faire Christophe Colomb dans cette histoire ?  

C’est avec lui que le mythe s’installe vraiment, au XIXe siècle. Via une biographie rédigée par un Américain protestant, Washington Irving, qui invente de toutes pièces une scène où Christophe Colomb aurait affronté les résistances des hauts représentants de l’Église espagnole. Et ça aussi, ça se révèle complètement faux.

Les résistances étaient tout simplement financières. L’Église ne s’est pas opposée au concept de Terre ronde. Elle l’admettait totalement. Il y avait déjà des mesures du rayon de la Terre, à l’époque de Christophe Colomb. Et ensuite, tout ça s’amplifie au cours du XIXe : des protestants, des laïques en rajoutent pour dénoncer l’emprise de l’Église sur le savoir scientifique.

Le mythe perdure, avec des variantes : parfois, ce n’est pas Christophe Colomb mais c’est Magellan, ou Galilée. Tout cela décrit un Moyen Âge des ténèbres qui auraient précédé les avancées de la science moderne, qui se révèle donc aujourd’hui complètement faux.

Et tout ça, au départ, c’est la faute à Voltaire donc…

Encore la faute à Voltaire !    

La Terre plate : Généalogie d’une idée fausse de Sylvie Nony et Violaine Giacomotto-Charra, édité aux Belles Lettres (8 Octobre 2021).

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