Tous les samedis, on décrypte les enjeux du climat avec François Gemenne, professeur à HEC, président du Conseil scientifique de la Fondation pour la nature et l’homme et membre du GIEC. Samedi 10 février : les nouvelles formes du déni climatique sur les réseaux sociaux et les plateformes.

Radio France

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Une ONG s'intéresse aux nouvelles formes du déni climatique sur les réseaux sociaux. Photo d'illustration. (TOMMY / DIGITAL VISION VECTORS / GETTY IMAGES)

franceinfo : Cette semaine, on se penche sur un rapport d’une ONG spécialisée dans la lutte contre la désinformation en ligne, le Centre for Countering Digital Hate, soit le Centre de lutte contre la haine en ligne, en français ?

François Gemenne : Oui, cette organisation, reconnue pour ses travaux sur la désinformation, notamment pendant la crise du Covid, s’est intéressée aux nouvelles formes du déni climatique sur les réseaux sociaux et les plateformes, YouTube en particulier. Le rapport s’est aussi intéressé aux profits générés par ce déni. YouTube, par exemple, empoche 13,4 millions de dollars par an grâce aux vidéos climatosceptiques hébergées sur la plateforme.

Que dévoile ce rapport exactement ?

Il montre surtout que les stratégies de déni climatique ont profondément évolué au cours des cinq dernières années. En 2018, des arguments qui prétendaient que le changement climatique n’existait pas, ou que les activités humaines n’en étaient pas responsables, constituaient encore les deux tiers des vidéos climatosceptiques. Désormais, ils ne constituent plus qu’un tiers et ont été remplacés par des arguments portant sur la fiabilité de la science du climat, les impacts bénéfiques du changement climatique, et surtout des doutes sur l’effectivité des solutions mises en œuvre. Et j’avoue que j’ai été assez interpellé par cela : est-ce qu’on peut vraiment ranger les doutes sur les solutions dans la même catégorie que les doutes sur la réalité du problème lui-même ? 

« Est-ce qu’on peut vraiment considérer que le pessimisme est une forme de climatoscepticisme ou de déni climatique ? »

François Gemenne

franceinfo

Je crois qu’on peut considérer qu’un certain recul critique sur les solutions est parfois nécessaire, pour ne pas acheter un chat dans un sac ou courir après des chimères. Pour autant, même si l’étude est américaine, je suis frappé par la prolifération, en France aussi, de vidéos qui affirment qu’on n’aura jamais assez de matériaux pour la transition, que les COP ne servent à rien, que le Green Deal serait néfaste pour l’Europe, que la décarbonation de l’économie est inutile si on ne renverse pas le capitalisme… Et tout ça est souvent exprimé dans des interviews-fleuves assez interminables. 

« 16% des Français, soit un Français sur six, pensent qu’il n’y a plus rien à faire et ce défaitisme génère de l’immobilisme et de l’éco-anxiété. »

François Gemenne

franceinfo

Mais c’est vraiment l’effet de ces vidéos, il n’y a pas d’autres facteurs qui jouent ?

Bien sûr, il n’y a pas que ces vidéos, et la gravité de la situation elle-même y est sans doute pour beaucoup. Mais je suis frappé de voir combien notre communication sur le climat est très souvent négative, clivante et assez plombante. Par exemple, on insiste toujours sur les risques ou les coûts qui sont associés à l’inaction, mais on ne parle presque jamais des bénéfices générés par l’action. Donc, on dit aux gens ce qui va se passer si on n’agit pas, mais on parle très peu de l’intérêt qu’il y aurait à agir. Ce qui n’est pas très motivant, parce que souvent, pour agir, nous avons besoin de pouvoir voir les bénéfices de notre action.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, cette communication si négative ?

Je pense qu’il faut s’interroger sur le modèle économique des algorithmes des plateformes en ligne. Aujourd’hui, beaucoup de gens s’informent en ligne, sur YouTube ou sur les réseaux sociaux. 

« Ce qui va générer de l’engagement sur les réseaux, et donc des revenus, ce sont souvent les contenus clivants et négatifs. »

François Gemenne

franceinfo

Ce sont les émotions qui vont générer le plus d’engagement, et en particulier quand ces émotions sont négatives, comme la colère, l’indignation ou le désespoir. Et quand votre modèle économique repose sur l’engagement que vous pouvez générer sur les réseaux sociaux, forcément, vous allez surtout mettre en avant ce qui va générer le plus d’engagement. Entre une vidéo positive qui va montrer que les solutions sont à notre portée et une autre où un gourou va nous expliquer qu’on est fichus, le choix est vite fait.

Mais ça ne peut pas générer un électrochoc qui va aussi pousser à l’action ?

Je m’interroge assez sur les formes d’action que ça génère. Quand vous mettez un like sous un post indigné qui dénonce les bénéfices de Total, vous avez peut-être l’impression d’avoir agi concrètement pour la transition énergétique, mais ce n’est pas ça qui va faire avancer les choses. Au fond, il faut bien le reconnaître, nous n’avons pas investi dans la communication de la science du climat un dixième des montants que nous investissons dans le marketing de chaque nouveau pot de yaourt.

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