C’est une très belle exposition de peinture que propose le Musée d’art moderne de Paris : Eugène Leroy, artiste longtemps resté confidentiel, ni abstrait, ni vraiment figuratif, a cherché toute sa vie à peindre le réel en faisant disparaître l’image dans la matière tout en lui donnant une présence étonnante. La traversée de son œuvre proposée, en 150 tableaux et dessins, est une expérience sensitive à ne pas rater.

Marina (1982) : devant vos yeux se tient ce qui ressemble à première vue à un amas indistinct de couleurs et de matière. Il faut regarder longtemps ce grand portrait de la dernière compagne d’Eugène Leroy (1910-2000) pour commencer à distinguer une tête sombre, une épaule et un sein peut-être, plus clairs, qui éclairent la toile. La peinture de l’artiste, qui fait appel à tous les sens, ne se livre pas en un coup d’œil.

Dans cette première salle de l’exposition, consacrée à des portraits de sa femme Valentine, puis de Marina, on voit bien l’évolution de sa peinture. Dans les premiers tableaux, on reconnaît distinctement les figures, peintes en couches successives fines. Puis, progressivement, elles disparaissent sous des épaisseurs ajoutées les unes aux autres pendant des mois, parfois des années. Il faut s’approcher pour voir les couleurs, qu’il a fini par appliquer directement depuis le tube avant de les étaler, de les triturer, puis de les reprendre plus tard, de les gratter et de recommencer. Il faut aussi s’éloigner pour essayer de saisir la structure du tableau et son sujet.

Eugène Leroy, "Fleurs", vers 1990 (© Daniel Blau, Salzburg © Philipp Mansmann, Munich © ADAGP, Paris, 2022)

« Tout ce que j’ai essayé en peinture c’est d’arriver (…) à une espèce d’absence presque, pour que la peinture soit totalement elle-même », disait-il.

Eugène Leroy est né à Tourcoing en 1910. Orphelin de père à un an, il est élevé par son oncle. Il commence à peindre à 15 ans, étudie quelques mois à l’école des Beaux-Arts de Lille puis à Paris mais il se détourne vite de l’enseignement académique, en même temps qu’il découvre les maîtres, Rembrandt, Giorgione, Titien, Poussin. Pendant 25 ans, à partir de 1935, il enseigne le latin et le grec dans un collège de Roubaix pour vivre et voyage en Europe pour admirer les peintres anciens.

Une série de crucifixions font penser à Rembrandt. Une salle de l’exposition est consacrée au Concert champêtre de Giorgione (1477-1510), avec cinq variations des années 1990 à partir de ce tableau dont il a repris (on le devine à peine) la structure et les figures, deux nus et un musicien en rouge.

Eugène Leroy, Autoportait, 1960, Galerie Michael Werner Berlin, Cologne, New York et Londres (© Photo Jörg von Bruchhausen © ADAGP, Paris, 2022)

Eugène Leroy peint de façon classique, à l’huile, et visite les sujets traditionnels, le paysage, le portrait, le nu, la nature morte, mais loin de tout académisme. Son œuvre, unique et inclassable, ni figurative ni abstraite ou les deux à la fois, a été longtemps confidentielle, connue seulement d’un petit cercle d’amateurs de sa peinture. Il a sa première exposition personnelle en 1937 à Lille, puis il expose régulièrement chez le galeriste lillois Marcel Evrard à partir de 1948, puis à la galerie Jean Leroy, rue Quincampoix à Paris, tenue par son fils. Exposé à la galerie Claude Bernard en 1961, il est remarqué par l’artiste allemand Georg Baselitz et par le marchand Michael Werner, ce qui lui ouvre les portes de la reconnaissance internationale. Sa première grande exposition dans une institution parisienne a lieu au Musée d’art moderne de Paris, déjà, en 1988 alors qu’il a près de 80 ans.

Il accorde une importance primordiale à la lumière. « [La matière] n’existe pas si elle n’est pas imprégnée de lumière ! Je voudrais vraiment faire un tableau qui ait sa propre lumière sourde à lui », confiait-il. Dans l’atelier de la maison où il s’est installé à Wasquehal (Nord) en 1958, il crée un contrejour grâce à une verrière au nord, une fenêtre au sud, auxquelles il ajoute le reflet d’un miroir son sujet est éclairé de tous les côtés. Cette recherche se sent particulièrement dans ses nus dont la matière claire semble irradier.

Eugène Leroy, "D'après le Concert Champêtre", 1990-1992, Collection particulière, France  (© Photo Jörg von Bruchhausen © ADAGP, Paris, 2022)

Perpétuellement à la recherche de lui-même à travers sa peinture, devenue sa « seule raison de vivre », Eugène Leroy réalise toute sa vie des autoportraits dont on peut voir une belle série au Musée d’art moderne. Comme ses autres sujets, il s’évanouit progressivement sous la peinture, ses traits et ses yeux disparaissant pour laisser la place à la trace à peine perceptible d’une tête.

On s’arrêtera encore devant ses marines des années 1950, plus classiques et plus fluides mais où eau et ciel se fondent dans la lumière du nord, ou devant une série de toiles des dernières années, comme ce Couple dont on croit deviner l’attention mutuelle et l’énergie sous la masse de peinture.

On a l’étrange impression, en retraversant l’exposition plusieurs fois, que les figures semblent émerger plus clairement des peintures. Un phénomène qui confirme qu’il faut passer du temps à regarder la peinture d’Eugène Leroy.

Eugène Leroy, peindre
Musée d’art moderne de Paris
11, avenue du Président Wilson, 75116 Paris
Tous les jours sauf lundi et certains jours fériés, 10h-18, nocturne le jeudi jusqu’à 21h30
Du 15 avril au 28 août 2022

Le MUba Eugène Leroy de Tourcoing présente également une exposition du peintre, « Eugène Leroy, à contrejour », jusqu’au 2 octobre.

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