Depuis des années, le pianiste et compositeur Guillaume de Chassy, natif de Paris, mène une carrière entremêlant des esthétiques diverses : jazz, classique, chanson française. L’un de ses derniers albums était un hommage à Barbara. Depuis dix ans, il anime un trio avec le clarinettiste Thomas Savy et le contrebassiste Arnault Cuisinier, une « utopie démocratique » selon ses mots, où chacun joue en « totale confiance », en privilégiant l’épure. Avec ce trio, il a joué avec les chanteurs Laurent Naouri, Natalie Dessay, David Linx… Et maintenant, Élise Caron, inclassable et irrésistible conteuse qui se joue, elle aussi, des étiquettes.

Sur son nouvel album L’Âme des poètes, sorti vendredi 26 novembre (chez NoMadMusic/Pias), Guillaume de Chassy célèbre de grandes mélodies composées au fil des âges et des styles. Des mélodies signées, entre autres, par Charles Trenet (dont une éblouissante relecture de Verlaine, la musique que le chanteur avait composée sur le poème Chanson d’automne) et Paul Misraki côté chanson, Bill Frisell et Bill Evans côté jazz, Schubert et Prokofiev côté classique. Alternant avec des pièces instrumentales, certaines chansons, interprétées autrefois par Danielle Darrieux, Lucienne Delyle et Suzy Delair, sont associées à des films des années 40. De ce disque aussi beau qu’inattendu, d’une poésie et d’une élégance rares, il se dégage une mélancolie lumineuse. Avec enthousiasme, Guillaume de Chassy nous présente son projet et sa rencontre artistique avec Élise Caron.

Actualités (musique de Stéphane Golmann, paroles d’Albert Vidalie), chantée par Yves Montand en 1951.

Franceinfo Culture : Les compositeurs réunis dans ce disque appartiennent à des époques et des styles très différents. Comment avez-vous constitué votre répertoire ?
Guillaume de Chassy : Le point de départ, c’est mon amour inconditionnel, ma quête de la mélodie, d’où et de quelque époque qu’elle provienne : répertoire classique, chanson, jazz, musique du monde. Dans la mélodie, il y a une espèce de grâce, quelque chose de magique. En musique, c’est peut-être cela qui me touche le plus, m’inspire et me fait avancer : l’art de la mélodie. C’est très profond puisque ça traverse les âges, les styles. Une mélodie de Monteverdi, remontant au XVIIe siècle, va me toucher autant qu’une mélodie de Paul McCartney, ou d’Adèle par exemple.

Donc, c’est ce qui a rapproché Charles Trenet, Bill Frisell, Franz Schubert…
Oui. C’est cette capacité qu’ont certains grands musiciens, grands compositeurs ou grands improvisateurs d’inventer des belles mélodies, souvent avec trois bouts de ficelle. Si on prend l’exemple de Schubert, ou de Trenet – que je cite sans établir de hiérarchie au risque de choquer certains -, avec trois notes, ils fabriquent quelque chose qui est pur, universel et qui traverse le temps. Ça m’a toujours bouleversé, émerveillé.

Charles Trenet est particulièrement présent dans le disque, avec deux pièces dont l’une donne son titre à l’album…
Avant, je n’aimais pas Trenet à cause de son côté sautillant, « entertainer ». Je n’aime toujours pas sa façon de chanter. Mais il y a une quinzaine d’années, je suis passé de l’autre côté du miroir, et quand j’ai commencé à regarder ses textes et à vraiment écouter la mélodie, j’ai vu la hauteur, l’altitude à laquelle il se place. C’est exceptionnel. Il y a une richesse dans son œuvre qui est totalement unique. Ça va très loin, beaucoup plus loin que la plupart des gens ne l’imaginent.

Vous reprenez sa chanson L’Âme des poètes seul au piano. Il y a des années, vous l’aviez déjà enregistrée en version instrumentale. Pourquoi ne pas avoir invité Élise Caron à la chanter ?
C’est un morceau que je joue en bis au piano solo de manière presque systématique. C’est une espèce d’obsession ! Il renferme tous les ingrédients qui rendent l’œuvre de Trenet si riche : de la noirceur, une espèce de candeur, de lucidité… J’ai décidé de documenter mon piano solo et de ne pas ajouter de voix. Mais cela se fera vraisemblablement un jour.

Depuis longtemps, vous souhaitiez travailler avec Élise Caron. A-t-elle tout de suite adhéré à votre projet ?
Cela fait très longtemps qu’on se connaît, qu’on s’apprécie, qu’on se tourne autour, je dirais ! Nous avons en commun l’amour du théâtre, du jeu d’acteur et de la poésie. Au début, je pensais à un projet instrumental pour mon trio avec Thomas Savy et Arnault Cuisinier. Peu à peu, à force de manipuler les belles mélodies, je me suis dit : « Il faut que ça s’incarne à un moment donné dans une voix ! » J’ai appelé Élise et je lui ai dit que je pensais à des chansons d’amour méconnues du répertoire français des années 40, 50, souvent reliées à des musiques de films ; je pensais à Danielle Darrieux, Suzy Delair, Lucienne Delyle… Il s’est trouvé que j’étais dans une quête qu’elle menait au même moment. Je me rappellerai toujours de ce premier coup de fil parce qu’elle a commencé à me chanter ces chansons au téléphone ! Je me suis mis au piano pour l’accompagner ! On a commencé à répéter au téléphone. Elle m’a aussi fait découvrir des chansons que je ne connaissais pas, en particulier Actualités, que chante Yves Montand. Le coup de fil a duré deux heures, on était déjà en train de travailler ! C’était facile, évident.

Guillaume de Chassy (Jérôme Prébois)

Dans le texte de présentation de l’album, vous expliquez avoir « peu ou pas répété » avant de l’enregistrer…
La principale répétition qu’on a faite, c’était ce premier coup de fil. Ensuite, il y a eu une très rapide répétition où on n’a pas tellement parlé de musique. On a plutôt parlé d’état d’esprit, d’humeur : qu’est-ce que raconte la chanson, où doit-elle nous amener, quelle est son atmosphère… C’était plus une vision cinématographique, théâtrale, picturale. Puis il m’a fallu traduire ça musicalement afin de fabriquer mon décor autour de l’approche d’Élise, qui est si particulière. J’ai fait les arrangements sur un coin de table et je les ai amenés au studio où ça a marché tout de suite, on était sur la même longueur d’onde. C’est la première fois que je travaille de manière aussi spontanée, en manipulant des concepts qui ne sont pas musicaux, mais plutôt poétiques, que j’ai traduits en musique. Avec Élise, on parle la même langue. C’est assez miraculeux de travailler ainsi.

Comment s’est passé l’enregistrement ?
Il s’est fait d’un jet. Répéter avec Élise, c’est commencer à fixer un décor et un éclairage. Mais en fait, vraisemblablement au moment d’enregistrer, elle va proposer tout autre chose, donc il faudra tout changer… Et ça, c’est génial. C’est une si grande artiste, elle est tellement éloquente et convaincante dans l’univers qu’elle propose… Elle trimbale une espèce de monde dans lequel elle vous invite avec beaucoup de douceur, mais aussi une certaine fermeté. Et on y va ! Du coup, pour un musicien et metteur en scène – car c’est un peu comme ça que je me vois dans ce projet -, c’est très inspirant. il faut juste lâcher prise et on la suit. On propose telle couleur… Vous voyez, je ne vous parle même pas de musique. Avec elle, c’est bien de la mise en scène, et je pense que c’est pour ça que ça a fonctionné très vite. Elle nous a émus aux larmes pendant la séance, c’était presque difficile pour moi de garder suffisamment de recul. C’est merveilleux.

À vous entendre, on vous imagine penser à une suite pour L’Âme des poètes
Bien sûr. Je vous ai décrit un processus dans lequel j’ai rajouté la participation d’Élise après m’être lancé dans le projet. On s’est aperçu de son apport immense, de toute l’inspiration qu’elle nous a amenée. J’ai très envie de développer un projet, soit en quartet avec elle, soit peut-être en duo parce qu’il se passe aussi quelque chose de spécial entre elle et moi.

Il y a d’ailleurs trois morceaux juste en piano-voix dans l’album.
La première chanson, Actualités, a été enregistrée en mai 2020, après le premier confinement. On n’a pas répété du tout avec Élise, on s’est retrouvés au studio, on a enregistré ça d’un seul jet. Juste après, on écoute, on se dit que c’est super. Élise me demande de modifier, pour la voix, diverses choses dans l’enregistrement. Je la regarde parce que je commence à la connaître, et je lui dis : « Bien sûr, Élise, tu peux rentrer chez toi, je m’en occupe avec l’ingénieur du son. » Elle est partie et évidemment, on n’a touché à rien ! Je lui ai envoyé l’enregistrement, elle l’a apprécié et validé. C’est une artiste à part, elle vit sur une autre planète et elle a cette capacité à inspirer ceux qui l’entourent. Elle nous enrichit, elle nous bonifie, elle nous rend meilleurs. Alors que notre époque favorise plutôt le tapage, le spectaculaire et les paillettes, elle se situe strictement à l’opposé. Elle est dans le non-dit, le mystère, la pudeur, la fragilité.

C’est un bel hommage !
Il y a une semaine, on m’a fait découvrir une citation magnifique de René Char : « Le poète ne retient pas ce qu’il découvre ; l’ayant transcrit, le perd bientôt. En cela réside sa nouveauté, son infini et son péril. » Pour moi, Élise Caron, c’est ça.

Guillaume de Chassy, L’Âme des poètes, en concert
Mardi 26 janvier 2022 à Paris, au Bal Blomet, 20H (en attendant d’autres dates)
Guillaume de Chassy : piano, arrangements
Élise Caron : voix
Thomas Savy : clarinettes
Arnault Cuisinier : contrebasse

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